Interview de Pierre Olivier Carles pour mon mémoire de fin d’études (2/3)
Vous pouvez retrouver le début de l’interview de Pierre Olivier ici, et vous en trouverez la suite et fin ici.
Timothée : Quels outils et services web2.0 utilises tu dans ton entreprise ?
Pierre Olivier : Sensiblement les mêmes outils, pour une raison simple, je ne fais pas de différence entre la sphère privée et la sphère professionnelle, parce que, là par exemple, est-ce que je suis en train de travailler ou pas ? J’en sais rien, je dirais que je suis en train de répondre à un ami, qui a une problématique sur son mémoire de fin d’études, mais peut être qu’un jour quelqu’un va lire cette thèse et va se dire « il faut que j’appelle ce gars pour faire du business avec lui », je suis vraiment incapable de dire si je suis en train de parler à un copain ou si je suis en train d’investir sur de la prospection ou sur je ne sais quoi. Et tout cela est lié, quand je suis dans Second Life, de temps en temps je croise des gens avec qui je n’ai absolument rien à faire, de temps en temps je croise David (mon associé à StonfieldInWorld) et on se met à travailler, et qu’on soit un samedi ou un mardi n’y change rien.
Tous les services que j’ai indiqué dans la question d’avant me sont utiles sur le plan personnel et professionnel. Twitter ? Je m’en sers sur le plan personnel et professionnel. Second Life aussi bien évidemment. Mon blog est aujourd’hui lu par mes amis, ma famille, mais aussi mes associés, mes partenenaires, mon banquier, etc… En fait on peut faire une analogie par rapport aux mondes virtuels, les très mals nommés mondes virtuels, qui n’ont absolument rien de virtuel en fait, ce sont des 0 et des 1 qui transitent mais le contenu n’a absolument rien de virtuel. Et j’ai spécialisé différents services au quotidien par rapport à différents usages.
Timothée : Quelles technologies ou usages vont s’imposer dans les mois à venir selon vous, globalement segmentation des différents usages de l’utilisateur ou plutôt aggrégation des différents services sous un profil unique?
Pierre Olivier : On va plutôt vers la deuxième option, mais ce qu’on ne sait pas, c’est sur quelle technologie. Pas mal de gens sont en train de travailler dessus, comme l’équipe de FriendFeed par exemple. Mais si tu regardes ce que font les early-adopters ou les gens un peu geek, tu peux sentir une forme de tendance. Dans mon cas, je passe mon temps à tester, des dizaines et des dizaines de services Web. C’est important pour savoir lesquels apportent de la vraiment de la valeur et lesquels n’en apportent pas. Au final, on finit par identifier un certain nombre de services ultra spécialisés (et ultra performants dans leur spécialité, comme ceux cités plus haut), et on se retrouve avec tout un tas de services qu’on les utilise au quotidien, puisque la sphère privée et professionnelle se sont confondus.
Mais la problématique reste qu’on est obligés d’aller les chercher là où ils sont, et ça devient rapidement très chronophage. Aujourd’hui, le réseau social idéal n’existe pas, et ce n’est clairement pas Facebook, loin de là. Le réseau social idéal serait le “truc” où tu pourrais aggréger l’ensemble des services qui te sont utiles et l’ensemble des sphères qui te sont utiles. La sphère LinkedIn, par exemple, est pour moi une sphère ultra professionnelle où je préserve vraiment le réseau en n’ajoutant que des gens que je connais vraiment. Sur Facebook, j’accepte n’importe qui pour peu qu’on me demande.
La tendance des mois et des années à venir va être d’aggréger l’ensemble de ses services en une seule et même place et en fonction de l’intérêt que l’on y porte. Ce lieu sera le gardien et le garant de “l’identité numérique” de son propriétaire. Actuellement, c’est mon blog, par exemple, qui rempli cette fonction. J’y ai des liens vers l’ensemble des services que j’utilise, incluant mon identité. Pourquoi faire cela ? Parce que je veux être sur qu’à un seul endroit, il y a tout ce que je suis. Maintenant, l’enjeu, je crois, est de fabriquer la technologie qui va donner cela à tout le monde de façon simplissime.
HelloTipi, par exemple, pourrait presque devenir cela, car on part d’une notion de profil minimum. Je commence à partir d’un point minimum qui est mon profil personnel, que je vais je vais élargir un peu à ma famille proche, ensuite vers les amis, puis les relations et enfin le public. Pour moi, l’avenir est sur le partage centralisé avec inputs et outputs. Le point central reste bien la notion d’identité et d’identification. Il faut donner aux gens une sorte de point central qui est vraiment eux, une sorte d’ID universel.
Timothée : Au niveau de l’entreprise cette fois, quels sont les usages les plus adoptés ?
Pierre Olivier : Pour l’instant, ce sont les outils de travail collaboratifs qui ont vraiment été adoptés, surtout par équipe de projet, même si on est encore loin de ce qu’il faudrait adopter. Les usages qui commencent à bien entrer dans les entreprises sont issus des réseaux sociaux, du moins des plateformes qui permettent d’échanger et de créer du contenu, de suivre les gens qui créent du contenu et de s’y abonner etc…
Certaines entreprises n’ouvrent toujours pas l’accès à internet parce qu’elles ont peur, ils se disent que les gens vont perdre en productivité. C’est une peur légitime, mais elles ne comprennent pas que c’est un enjeu majeur d’éduquer les équipes, afin qu’ils sachent utiliser internet et qu’ainsi ils gagnent en productivité. Le risque en ouvrant les collaborateurs vers les services Internet est bien moins grand pour l’entreprise, qu’en la refermant sur elle-même.
Timothée : Justement, penses tu qu’il y ait des risques pour une entreprise à proposer des services collaboratifs à ses employés ? Notamment avec les craintes de fuite d’information et de « crap » (contenu de mauvaise qualité ou dégradant l’entreprise) ?
Pierre Olivier : Alors ça, c’est LA question compliquée, à laquelle il y a des tas de réponses. Il y a surtout des risques à ne pas le faire, car on est sur une tendance de fond. Les entreprises qui ne s’ouvrent pas aujourd’hui volontairement et de façon maîtrisée devront le subir demain, de force. Plus elles attendront, plus elles prendront du retard par rapport à leurs concurrents. Il y a vraiment un besoin d’éduquer les collaborateurs, par rapport à tout ça, que ce soit de nouvelles technologies ou de nouvelles façons de travailler.
Aujourd’hui, notamment aux Etats-Unis, certaines entreprises sont en train de se demander s’ils ne doivent pas interdire les Iphone et tous les autres téléphones qui ont des disques durs, mais également les clés USB, etc… Car c’est la première source de perte de données. Sauf que les téléphones qui n’ont pas de disque dur auront disparus dans 5 ans. Donc, cela viendrait à dire qu’il faudrait interdire les téléphones portables. Peut-on imaginer une entreprise qui interdirait les téléphones portables ? Ca n’a pas de sens. Une entreprise de 100 000 personnes qui va licencier un collaborateur un peu violemment s’expose.
Il est très simple de bloguer n’importe quoi, de mettre un commentaire complètement anonyme, en donnant des dizaines et des dizaines de données sur l’entreprise. C’est donc un combat perdu d’avance, si on l’aborde sur un angle liberticide, parce que l’information s’est détachée de son support. Pour moi, il n’y a que 2 moyens de minimiser ce genre de risques : 1) être transparent et responsable pour l’entreprise, sans vouloir dire qu’elle laisse filer tout son savoir-faire dans la Nature, 2) et éduquer ses collaborateurs, en leur expliquant les risques et les usages.
Maintenant j’ai une anecdote : un client m’a expliqué sa problématique, et la meilleure solution, à mon sens, était de construire un réseau social interne, qui aurait rendu des services extraordinaires son entreprise. Donc je lui ai fait la proposition et il refuse, sans que le budget soit le problème. A force de creuser, je comprend que la raison pour laquelle il a refusé est que si l’information avait circulé aussi facilement dans l’entreprise, il aurait court-circuité son middle management et lui aurait généré un problème organisationnel quasiment insurmontable. La même chose s’est passée quand l’email est arrivé, il y a tout un tas de personnes dont on a pu voir l’incompétence. Le réseau social produit les même effets, version XXL. Les compétences sont aujourd’hui plus facilement révélés grace aux nouvelles technologies.
C’est vraiment enthousiasmant parce qu’une entreprise qui se lance en implantant un réseau social aujourd’hui va se retrouver avec une outil de gestion des compétences comme il en existe nulle part ailleurs. Le rôle d’un manager est de mettre les gens au meilleur endroit pour l’entreprise, l’endroit où ils sont le plus utile, où ils apportent le plus de valeur, et avec les nouvelles technologies on peut voir très rapidement qui est compétent en quoi. Le problème, c’est que si des collaborateurs ne sont pas compétents, on va le voir aussi, et dans certaines entreprises, on a des gens qui sont monté à l’ancienneté et pas au mérite. C’est une vraie crainte en interne des grands groupes. Quelles que soient les technologies, le principal frein à l’adoption ce sont les Hommes, et la conduite du changement est une réponse complémentaire.
Le jour où l’on ouvre les vannes de l’information, il y a forcément une étape de perte de productivité, mais cela doit également s’accompagner d’un changement dans l’organisation du travail. Suis-je productif ou pas ? Je n’en sais rien, cet après-midi, j’ai été manger une gauffre avec ma fille, à un moment où tout le monde travaille. Samedi matin, j’étais en train de travailler sur le marketing d’une offre que l’on va lancer à la rentrée pendant que beaucoup dorment ou préparent leur week-end. Je travaille beaucoup, toujours plus de 60 heures par semaine, mais je ne sais pas vraiment si je travaille ou pas, car les sphères privées et professionnelles sont très proches.
Une chose est sure, il est idiot d’obliger les gens à rester jusqu’à 18h au bureau, par principe. Il faut les responsabiliser en leur donnant les bons outils pour être le plus productif possible. Au début il y aura forcément un phénomène de dispersion, mais si on ne les éduque pas là-dessus, un jour ils subiront ce changement et ce sera coûteux et douloureux pour l’entreprise comme pour les collaborateurs.
Vous pouvez retrouver le début de l’interview de Pierre Olivier ici, et vous trouverez la suite et fin ici.
Tags: collaboration, entreprise2.0, interview, miage, mondes-virtuels, réseaux-sociaux, thesis, web, web2.0 Posted in
August 22nd, 2008 at 2:39 pm
[...] à la longueur de l’interview, je l’ai découpé en trois parties, retrouvez la partie 2 et 3 en cliquant sur les [...]
August 22nd, 2008 at 5:38 pm
Merci à Timothée et Pierre-Olivier pour cet entretien fort intéressant.
Il y a un point (en fait, il y en a plus d’un mais c’est celui qui me semble le plus important) sur lequel j’ai une opinion très différente de celle de Pierre-Olivier. C’est celle relative à “l’agrégation des différents services sous un profil unique”.
Pendant que 10 services existants sont agrégés sous un profil unique, il s’en créée dans le même temps au moins 20 ou 30 nouveaux qui ne le sont pas. A mon avis, on s’oriente au contraire vers une multiplication croissante de services non agrégés, vers une dispersion littéralement exponentielle (et ceci n’a rien à voir avec la vision trop bien organisée et illusoire d’une “segmentation des usages”). Je ne dis pas que l’effort d’agrégation n’est pas utile, au contraire il l’est car il nous aide à maîtriser quelque peu cette complexité croissante, mais ce n’est clairement pas la tendance de fond.
Ce concept de l’ID universel est pour moi une illusion, de même que tout ce qui croit pouvoir figer les choses une fois pour toutes est une illusion.
August 22nd, 2008 at 6:00 pm
Je pense qu’il ne faut pas voir l’agrégation comme un phénomène de “classement” ou de “rangement” mais plutôt comme une étape qui va de plus en plus “sanctionner” le passage à une phase de maturité d’un produit/service.
Il y a quelque temps, dans une réflexion sur les réseaux sociaux, je disais (et je le pense toujours) que le réseau social en soit ne peut être un domaine (un des “segments”) mais est le domaine support des diverses activités. En ce sens un recentrage sur l’utilisateur doit être effectué, et je pense que l’aggrégation des différents services va y contribuer.
Je ne pense pas que FriendFeed ou encore Ziki, par exemple, jouent le rôle d’aggrégateur, de support de l’activité de l’utilisateur, que personnellement j’attends. Mais ils ont au moins le mérite d’être là et de poser quelques bases… mais j’attends un réseau social support de mon activité, lui même “agrégeable” sous un client pratique, voire sous un autre service
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